Il n’y a pas de laïcité. En soi elle n’existe pas, il n’y a qu’un projet laïque. C’est à dire une analyse et une réponse d’ordre social et politique aux problématiques de toute une nation. Le principe de laïcité est avant tout une idée, un concept européen qui a permis ta réorganisation sociale et politique des régimes, qui l’ont adoptée. Brièvement, le « fait Laïque » peut se résumer à ta séparation claire et nette entre ta société civile et la religion, entre le temporel et Le spirituel. Une telle position ne peut évidemment être adoptée sans un bouleversement des normes et des valeurs d’une société dans son ensemble. En quoi donc ce bouleversement peut il représenter une menace pour certaines de nos institutions et valeurs profondes ? Et qui s’oppose farouchement au principe de Laïcité ?
Les détracteurs de la laïcité, de tous bords au Maroc, développent un arsenal d’objections qui ont toutes trait aux principes fondateurs de notre société : L’identité et la religion. Pour ce qui touche à l’islam, les fondamentalistes accusent les partisans de la laïcité de vouloir importer l’athéisme occidental au Maroc. Voilà bien un débat impossible. Car, entre les partisans de ta laïcité et ceux de l’islam, la définition de l’individu, du simplement humain, diffère considérablement. Les premiers investissent cette invention humaine qu’est le « citoyen », concept généreux qui accorde à l’individu, tel qu’il est, une place dans la société et lui octroie droits et devoirs fondés sur l’expérience millénaire de toute organisation humaine. La quête sociétale du citoyen est celle du bonheur ici bas et l’émancipation de l’individu, érigée en principe de liberté, Les seconds misent sur une perception de l’homme radicalement différente. Le « frère » (et non le citoyen) est d’abord un être en lutte avec lui même, son propre combat vers les préceptes de Soumission et Perfection, un être dont les priorités ne sont pas la recherche du bonheur en société, mais bien le souci de la conformité douloureuse et individuelle au modèle du livre.
D’un point de vue non plus individuel mais politique, la laïcité est l’une des bêtes noires de toutes les sociétés tribales traditionnelles et de toutes les organisations fondamentalistes (ce qui n’est certes pas le cas du Maroc, mais des pays du Golfe, par exemple), déchirées entre la modernisation rapide imposée par les pétrodollars, et une législation basée sur la censure et l’abolition de toutes les libertés. Burhan Ghalioun, Directeur du Centre d’Etudes sur l’Orient Contemporain, s’est interrogé longuement sur les graves problèmes des sociétés à caractère fondamentaliste, pour qui ta Laïcité fait figure d’épouvantail : « La modernité qui se développe à grands pas dans cette région (le Golfe) devient comme une modernité gadget. La sécularisation qui s’accompagne de la censure intellectuelle et de l’interdiction de toute expression à caractère laïque se traduit par la perversion des valeurs traditionnelles, religieuses et tribales à la fois. It n’y a plus ni spiritualité, ni authenticité ». Étrange et paradoxale situation que, pour le moment, nous ne risquons pas de vivre au Maroc. Étrange et paradoxale perversité des valeurs religieuses dans une région du monde régie par le fondamentalisme d’Etat. La spiritualité est morte là où n a mis Dieu partout !
À l’inverse, lorsque l’on se penche sur le cas de certaines sociétés européennes laïques, comme l’Espagne et l’Italie, le constat est clair : plutôt que de disparaître, l’Eglise a jalousement conservé ses prérogatives dans tes consciences. C’est à n’y rien comprendre.
Une explication pourtant : là où ll y a laïcité, ou plus prosaïquement certaines de ses valeurs, les sociétés sont forcées de se « moraliser », Dans son principe fondateur, la laïcité « fabrique » de la morale dans tous les secteurs de l’activité humaine. Une donnée chère aux membres marocains du collectif Modernité et Démocratie, dont Abdelali Benamor fait partie et qui définit l’hypothétique laïcité marocaine comme « un projet éminemment moral, un projet social, un projet collectif, un projet de valeurs avec un sens profond... ». Pas de laïcité possible donc sans une société hautement éthique. Ce que ces états fondamentalistes du Golfe ne peuvent en aucun cas garantir aujourd’hui, quand dans cette partie du monde, justice, démocratie et citoyenneté n’ont pas droit de cité.
Cela pourrait il signifier, à l’inverse de ce que pensent « nos » islamistes, que le « fait laïque » est davantage un protecteur de la conscience morale et religieuse qu’un vil destructeur de valeurs ? C’est ce que pense Abdelali Benamor, qui revendique, tout haut, laïcité et Islam : « Elle garantit à tout individu le droit d’adhérer à une conviction, d’en changer, de n’adhérer à aucune. Mais attention, pour nous, la laïcité n’est pas anti religieuse. On peut être croyant et laïque. La laïcité n’est pas l’athéisme : elle offre même la meilleure protection aux confessions minoritaires, puisque aucun groupe social ne peut être discriminé ». Un point de vue généreux et paisible, qui ne convient évidemment pas à notre temps marqué surtout par les replis communautaires, les menaces intégristes et autres manifestations de souffrance dont notre société se fait l’écho, en proie aux angoisses d’une modernité dont les progrès risquent de lui échapper, modernité qui finit fatalement par prendre un visage humiliant. Mondialisation, nouvelles technologies, ouverture de nouveaux marchés... Quels en seront les exclus ? Les fondamentalistes sont déjà là, bras ouverts, pour les accueillir...
Que dire de l’injustice faite aux femmes, et reconnue par tous les modernistes, à travers le texte de la Moudawana ! Que de réformes timides arrêtées in extremis, de peur de froisser les susceptibilités séculaires. Car le problème de la Moudawana n’est pas une épine d’ordre religieux, mais également une donnée importante de nos traditions et de notre identité. Ainsi, ce ne sont pas les seuls islamistes qui revendiquent le maintien de telles lois, mais également une partie de la population qui, sans être fondamentaliste, n’en est pas moins simplement traditionaliste. Par le principe même de laïcité, prônant la séparation du religieux et du civil, la Moudawana réintégrerait par logique, la seule sphère de l’intime. L’égalité entre les citoyens devant la justice est une donnée qui ne prend pas en compte la dimension sexuée des citoyens. De quoi en alarmer quelques uns.
Dans la réalisation de la modernité des sociétés arabes, l’islam a toujours joué un grand rôle. Front identitaire puissant face aux menaces étrangères et autres colonisations, il a permis au cours de l’Histoire, la préservation, le renforcement et l’unité musulmane. L’islam a également été la source principale des transformations, grâce à la réinterprétation des Textes, vers toujours plus de modernité. Dans ce sens, certains Etats arabes qui pratiquent couramment les principes de la laïcité (sans la nommer), et il y en a, ont fréquemment recours à la religion pour imposer de nouveaux pas vers la modernité sociale et politique. Les efforts de ces Etats musulmans, comme le Maroc, tendent à réconcilier les valeurs de la modernité et celles de la tradition, tout en évitant un débat sur la laïcité en tant que telle, entité dangereuse, car rie bénéficiant d’aucun écho, ni historique, ni psychologique, au sein de la conscience collective du monde arabe. It semble évident qu’auprès de la population, il est plus aisé de faire comprendre une avancée sociale, politique ou économique en prenant pour base la religion plutôt que la laïcité. Pourtant, le résultat sera là, semblable dans les faits, différent dans le verbe. Le Maroc a excellé dans cette habileté sémantique et des progrès considérables ont pu être réalisés sur la seule garantie religieuse plutôt que sur un « fumeux » projet laique. Le problème que rencontre l’idée de laïcité dans notre Maroc moderne s’explique peut être en partie par le fait que si le concept de laïcité n’est pas neuf (beaucoup d’Etats arabes y compris le Maroc séparent naturellement, dans certains cas, le religieux du civil), son nom l’est et pour ceux la majorité qui en ignore les réalités sur le terrain, il respire à plein nez l’idée importée via l’Occident.
Or, quel choix propose t on à cette population marocaine peu informée ? L’islam ou la laïcité. Entre la fausse contradiction des deux concepts, point de salut. Nous sommes tous d’accord pour reconnaître qu’il serait hallucinant que les Marocains choisissent le second ! Comme s’il y avait à choisir... Peut être que la laïcité, pour devenir un concept marocain, devrait elle commencer par changer de nom...
« Pourquoi cette appréhension à parler de laïcité ? »
Je ne comprends pas pourquoi il y a cette appréhension à parler d’un certain nombre de sujets, dont celui de la laïcité. Aujourd’hui, c’est négatif, voire assez dangereux de ne pas aborder ce type de débat de façon claire et engagée. Nous devons en effet nous orienter vers des sentiers de réflexion et de développement qui exigent beaucoup de clarté au niveau des propos et de précision dans nos actions. Si nous restons si peu éloquents sur ce sujet, l’on risque de cultiver la politique du silence, c’est à dire la politique la plus néfaste et la plus dangereuse qui soit, car elle est sournoise et ne prépare à aucune vision d’avenir. La laïcité n’est pas hostile à l’islam et l’islam n’est pas hostile à la laïcité. Ce débat a animé au début du siècle l’Université d’Al Azhar, sous la houlette d’Ali Benabderazzik. Si nous mettions aujourd’hui un peu plus de rationalité dans nos débats, nous aboutirions à la même conclusion que Benabderazik : l’islam n’est pas hostile à la laïcité. C’est la seule religion qui a un espace privé, sans clergé, sans aucun intermédiaire entre le croyant et Dieu.
Le Maroc est une monarchie constitutionnelle. La monarchie est une institution fondamentale qui fait le ciment de ce pays. Le choix porté sur une séparation du religieux et du politique doit être opéré dans le sens d’une rationalisation du système, non pas au niveau du clergé, puisqu’il n’en existe pas, mais au niveau des structures religieuses et politiques, l’arbitrage restant et restera toujours celui du souverain, de par son statut de « Commandeur des croyants ». Parler de laïcité ne remet pas en cause ce principe inaliénable. Au contraire, it ne fait que renforcer l’institution royale, qui a de toute façon un fondement religieux, lequel n’est pas concerné par les termes de ce débat. Faut il rappeler que l’institution royale a aussi un fondement constitutionnel fondamental, voté par referendum de façon unanime par l’ensemble des Marocains, ainsi qu’un fondement culturel qui veut que le Marocain est généralement et fondamentalement monarchiste, donc attaché à cette institution ? Je ne vois donc aucune contradiction ni entre la religion et le principe de laïcité, ni entre la monarchie, pilier du Maroc, et ce qui pourrait être les termes d’une séparation des pouvoirs »
« Le champ politique ne peut pas être structuré autour de la religion » « Sur le plan intellectuel, au Maroc, il n’y a eu qu’une suite de compromissions, par un processus simple, celui de clamer que nous sommes tous musulmans. Cela est faux, ne serait ce que par égard aux milliers de juifs du Maroc, qui sont aussi citoyens marocains que vous ou moi, et qui ne sont pas obligés, pour être Marocains, d’être musulmans. Quant au reste des Marocains, nous sommes tous, certes, de culture musulmane, mais ilen est qui ont fait d’autres choix. Or, tous les hommes politiques se disputent la référence religieuse. À partir du moment où l’on a choisi la démocratie, la référence religieuse doit être mise dans la sphère individuelle. Le champ politique ne peut pas être structuré autour de la religion. Or, toutes les batailles de pouvoir se jouent à l’intérieur de ce champ. Cela est dangereux car, in fine, les gens préfèreront toujours l’original à la copie et ce sont ceux qui sont le plus près du dogme qui remporteront la mise. Pour moi, l’islam est d’abord une éthique. Le plus grand danger pour cette religion est qu’elle devienne une idéologie. Cherchons plutôt une voie pour aller vers une sécularisation de la religion. Excluons du champ politique ceux qui viennent avec un dogme. N’attendons pas qu’une guerre civile advienne pour imaginer ce que pourrait être une convivialité à la marocaine.